HISTOIRE DE CUBA

Cuba: de la Conquête espagnole à Fidel Castro

Cette terre dont Colomb était persuadé qu’elle était Cipango, c’est-à-dire le Japon, a réservé depuis bien des surprises à ses colonisateurs, à ses habitants, à ses visiteurs. Elle ne recelait ni l’or, ni les pierres précieuses, ni les épices tant espérés, mais elle a occupé une place centrale au sein du vaste empire établi dans le Nouveau Monde par les Espagnols. Cette île des Antilles a en effet connu une histoire riche de contradictions et de rebondissements, faite de soumissions et de dépendances successives, sans renoncer pour autant à l’esprit rebelle qui a toujours animé ses habitants. À peine affranchie du joug espagnol, elle se retrouva dominée par son proche et encombrant voisin américain, qui ne tarda pas à devenir son ennemi le plus implacable. En 1959, après le renversement du régime dictatorial et corrompu du président Batista, celui de Fidel Castro, plus autoritaire encore, le remplaça à l’issue d’une révolution menée pourtant au nom de la liberté. Curieux destin que celui de cette petite île qui vit à plusieurs reprises converger vers elle les regards enthousiastes, interrogateurs, inquiets ou critiques des partisans ou des adversaires du Lider maximo. En 1962, quand la crise des fusées fit craindre le déclenchement de l’apocalypse nucléaire. Plus tard, lors des sommets des pays non alignés accueillis à La Havane où Castro se posait en héraut du tiers-monde, en porte-parole des faibles et des opprimés. Ces derniers mois enfin, quand la maladie du père fondateur a posé la question de la survie du système… Longtemps enfermée dans la logique qui était celle de la guerre froide, l’île est sortie de son isolement et s’est ouverte depuis peu aux touristes et aux visiteurs occidentaux. Elle leur offre un visage souriant, chaleureux et même attachant, celui d’un peuple fier de sa musique, de ses chants, de ses traditions dans lesquels il puise un bonheur qu’il fait naturellement partager à l’étranger, vite tenté d’oublier les rigueurs du régime castriste. Du passé, Castro n’a pas fait table rase. Bien au contraire, l’île semble s’être figée dans le temps de l’Espagne coloniale. Qui se promène à Cuba est charmé par les traces des cultures successives qui ne font désormais plus qu’une : les cabanes (bohios) et les hamacs des Amérindiens dans les campagnes ; les villes coloniales des grands bâtisseurs que furent les Espagnols ; le Capitole, semblable à celui de Washington, érigé par les Américains au centre de La Havane… L’empreinte d’une riche histoire se lit et se dévoile partout : sur le visage du Cubain, blanc, métis ou noir, sur les façades des églises, des maisons, des palais de style mauresque, classique, baroque ou Art déco, dans les croyances et les rites que le syncrétisme a marqués de son sceau. Une page est cependant sur le point de se tourner et nombreux sont ceux qui espèrent que la prochaine disparition de Castro sera suivie de l’effondrement de son régime. Les vers de José Maria de Heredia, écrits dans le premier tiers du XIXe siècle, prendraient alors tout leur sens : Cuba enfin tu seras libre et pure comme le rayon de lumière que tu respires comme les vagues bouillonnantes que tu regardes couvrir de baisers le sable de tes plages.

La plus grande île des archipels antillais

Baptisée Cubanascan en amérindien, Cuba est la plus vaste des îles de la mer des Antilles ou mer des Caraïbes. Sa situation à l’entrée du golfe du Mexique, à proximité du tropique du Cancer, lui confère une position majeure sur les routes commerciales et militaires entre le Vieux Continent et le Nouveau Monde. Entouré au nord par le détroit de Floride, à l’ouest par le détroit du Yucatán, à l’est par l’océan Atlantique et au sud par la mer des Antilles, l’archipel cubain couvre près de 110 000 km2 de terres émergées et se compose d’une multitude d’îles et d’îlots protégés par des barrières coralliennes : l’île des Pins et 1 600 cayos entourent ainsi l’île principale qui s’étend sur 1 200 km, du golfe du Mexique au passage du Vent. Sa largeur maximale est de 145 km dans sa partie orientale et seulement de 32 km de la baie de Marriel à Majana, à l’ouest de La Havane.

La navigation dans l’archipel des Colorados ou de Guaniguanico, au large de la côte nord-ouest de Cuba, est difficile du fait de la présence de récifs coralliens. L’archipel le plus étendu est celui de Sabana-Camagüey qui comprend plus de 400 îlots ainsi qu’une île principale, Cayo Romano, autrefois repaire de corsaires et de pirates français et anglais. Colomb nomma l’archipel méridional Jardins de la Reine en l’honneur de sa souveraine Isabelle la Catholique.

Enfin, l’archipel des Canarreos comprend l’île des Pins, rebaptisée île de la Jeunesse lors de la révolution. À l’arrivée de Colomb, elle portait le nom ciboney de Camaraco et taïno de Siguanea. Les poissons de toutes sortes y abondent. D’une superficie de plus de 3 000 km2, l’île des Pins comporte deux parties séparées par une zone marécageuse : le nord, boisé, est peuplé, tandis que le sud, couvert de roches calcaires, est presque désert.

Le paysage de l’île principale se présente comme une succession de plaines fertiles entrecoupées de chaînes de montagnes. Le centre est occupé par une vaste plaine qui s’étend du cap San Antonio à Santa Clara, se poursuit vers Camagüey et prend fin aux alentours d’Holguin. Elle présente des ondulations et des buttes, les mogotes, notamment à l’extrémité occidentale de l’île, dans la cordillère de Guaniguanico à laquelle appartiennent la sierra de los Organos et la sierra del Rosario. Formée d’une série de buttes calcaires aux parois verticales et aux sommets arrondis, la sierra de los Organos présente un modelé karstique caractérisé par la présence de nombreuses dolines et d’un important réseau hydrographique souterrain. La sierra del Rosario, qui la prolonge à l’est, est très peu peuplée du fait de ses pentes abruptes. Ces montagnes tropicales abritent une faune abondante et une flore au sein de laquelle se détache le palmier, l’arbre roi de Cuba. Le léger pendage de la plaine occidentale vers le sud facilite le drainage naturel de l’eau : les terres rouges y sont fertiles et propices à la canne à sucre, qui occupe près de la moitié des terres cultivées des provinces de Matanzas et de Villa Clara. La production des agrumes est également très répandue dans cette région ainsi que dans celles de Sancti Spiritus et de Ciego de Avila. On trouve la culture du tabac dans la partie occidentale de la plaine, aux alentours des villes de Pinar del Rió, Artemisa et Guanajay.

La péninsule de Zapata, formée de vastes marécages peuplés de caïmans, s’étend au sud, traversée par la rivière Hatiguanico. L’élevage extensif domine dans la partie orientale de la plaine centrale qui comprend la province de Camagüey (troisième ville du pays avec ses 300 000 habitants) et celle de Holguin, cité de 250 000 âmes qui doit sa croissance au développement des services et de l’industrie. La densité de population y est parmi les plus faibles du pays avec seulement 10 hab./km2 (contre 102 à l’échelle nationale). La vaste plaine qui entoure Camagüey, bordée au nord par une côte corallienne et au sud par des marécages, est recouverte d’une couche d’argile favorable à la culture de la canne, mais on y trouve également de vastes savanes brûlées par le soleil et désertes. La province de La Havane est vouée à la production sucrière et légumière. Au sud de la région de Las Villas s’élève la sierra de l’Escambray, située entre les villes de Sancti Spiritus et de Trinidad dont le centre colonial est fort bien conservé. Les pentes de cette chaîne de moyenne montagne accueillent les plantations de caféiers, alors que les fonds de vallée argileux sont consacrés à la culture de la canne et du tabac. On trouve au nord la plaine de Santa Clara. Forte de 200 000 habitants, cette ville est la plus importante de la région. Autour d’Oriente, des paysages très variés s’étendent du plateau de Camagüey au passage du Vent qui sépare Cuba de Haïti. La mer des Caraïbes baigne les côtes méridionales dominées par la sierra Maestra, le plus important massif montagneux où culmine le pic Turquino. La chaîne rend les communications difficiles mais son sous-sol est riche en fer, en manganèse et en cuivre. Le sud abrite les bassins de Santiago et de Guantánamo dont la baie est occupée par la base navale nord-américaine. La région est sujette aux séismes et celui de 1932 a été particulièrement destructeur. Deuxième métropole de l’île, Santiago est installée au fond d’une baie profonde gardée par le fort de Morro qui servit de base pour partir à la conquête du continent américain. La ville qui fut la première capitale de Cuba compte aujourd’hui 400 000 habitants. Au nord de la sierra Maestra se trouve la vallée Centrale, parsemée de nombreux villages. Elle est bordée par la sierra de Nipe, haut plateau riche en bois et en minéraux, et l’une des plus importantes réserves de fer de la planète. La vallée Centrale est traversée par le plus long cours d’eau de l’île, le Cauto, dont la plaine est occupée par la ville de Bayamo.

À la pointe orientale de l’île, les alentours de Baracoa sont couverts d’une forêt exubérante. Ce sont ces lieux que découvrirent à leur arrivée les premiers explorateurs et conquistadores venus de l’île voisine d’Hispaniola, et Colomb affirma à propos de cette région qu’il s’agissait de « la plus belle terre que regard humain ait jamais contemplée ».

Sa latitude et l’action des courants marins et des alizés assurent à Cuba un climat tropical humide. Les températures y sont assez uniformes car l’étroitesse de l’île empêche l’établissement d’un climat continental. Les étés sont très chauds (27 °C en moyenne) et les hivers doux (22 °C en moyenne), avec des pluies abondantes tout au long de l’année.

 Une population métissée

En 2005, la population cubaine était estimée à 11 269 700 habitants. 37 % des Cubains sont d’origine espagnole, 51 % sont des métis (des « mulâtres »), 11 % sont des Noirs. Les Asiatiques ne représentent que 1 % de la population et la part des descendants des Amérindiens, occupants originels de l’île, est encore plus faible. L’ensemble de la population pratique l’espagnol. Sur le modèle des pays développés, la population cubaine a achevé sa transition démographique. L’indice de fécondité (1,5 enfant par femme) est très faible, l’espérance de vie est de 77 ans ; l’accroissement naturel de 0,44 % tient à la structure actuelle de la pyramide des âges qui fait que le nombre des naissances est pour le moment supérieur à celui des décès, mais le vieillissement à moyen terme de la population va poser un problème d’équilibre des générations. La répartition du peuplement est très inégale et les deux principales villes, La Havane et Santiago, regroupent à elles seules 20 % de la population insulaire, elle-même urbaine à 75,83 %.

Comme ses voisines des Antilles, Cuba présente une population très diverse, qui témoigne d’apports migratoires successifs. Les Amérindiens ont presque totalement disparu et ce sont les colons européens d’une part et les esclaves africains de l’autre qui ont contribué pour l’essentiel à la formation de la société cubaine telle qu’elle se présente aujourd’hui. Si les unions entre Espagnols et Amérindiens ont été relativement rares, celles entre Espagnols et Africains ont été plus nombreuses, ce qui explique que la population soit aujourd’hui composée d’une majorité de mulâtres.

La population blanche de l’île a diverses origines. La plupart des Européens sont arrivés d’Espagne et des Canaries, mais d’autres sont venus de l’ensemble de l’empire des Habsbourg, voire de Scandinavie. Les Blancs se sont installés en majorité comme colons et fermiers, mais certains ont fait fortune en ville dans l’administration, le commerce, l’artisanat ou la manufacture. Ce furent les Espagnols qui jouèrent le rôle principal dans la formation d’une société et d’une culture créoles constituées dès le XVIsiècle. Cette société s’est par la suite diversifiée, avec l’apparition d’une aristocratie foncière qui s’est distinguée des petits planteurs. Ces Cubains de souche européenne n’ont jamais cessé de faire appel à l’immigration blanche car ils craignaient que la population noire ne devînt majoritaire à la faveur de l’expansion que connut l’économie de plantation. Del’arrivée des Espagnols à l’abolition de l’esclavage survenue à la fin du XIXe siècle, près d’un million de captifs africains ont en effet débarqué sur le sol cubain – dont plus des trois quarts au XIXe siècle – pour fournir la main-d’œuvre nécessaire aux plantations de canne à sucre et de tabac ou aux mines de cuivre et d’or. La fin de la traite a fait que cette population de couleur a commencé à diminuer à partir des années 1870. Issus de diverses ethnies présentes sur les côtes occidentales de l’Afrique de l’embouchure du Sénégal à l’actuel Angola, ces Noirs ne formaient pas une population homogène. Les Africains ont donc apporté à l’île des langues, des croyances et des coutumes diverses. C’est ainsi que des traditions d’origine yoruba (du nom d’une population établie au sud-ouest de l’actuel Nigeria), se sont maintenues jusqu’à nos jours, ce dont témoigne le culte de la Santeria très répandu dans les classes populaires noires des villes et dans les campagnes, où se mêlent croyances africaines et apports chrétiens. Arrivés comme coolies au milieu du XIXe siècle pour remplacer les esclaves noirs dans les plantations, les Chinois ne représentent qu’une toute petite minorité dans la population insulaire.

Le métissage de la société cubaine, chanté dans les années 1930 par le poète Nicolas Guillén, apparaît d’emblée au visiteur. Le « peuple cubain » est une création récente et la société n’a commencé à s’unifier qu’à partir de la révolution castriste, qui prônait naturellement – en s’inscrivant dans la voie tracée par José Martí – l’égalité entre les races. Un projet ambitieux – dans la mesure où les distinctions entre les races et les classes sociales avaient de fait structuré très fortement jusque-là la société cubaine. Malgré les discours officiels et les efforts réellement entrepris dans ce sens, le régime né en 1959 est loin d’avoir réussi à donner à chacun une place égale dans la société. Les tensions sociales auraient même plutôt tendance à s’exacerber depuis quelques années et les Noirs restent les grands exclus. Si la société a réalisé un début d’unité, c’est autour du mythe mobilisateur que réussissent à incarner le régime castriste et son chef, mais l’usure du pouvoir, les échecs subis et l’isolement ont sérieusement remis en cause les objectifs visés par les dirigeants du laboratoire politique et social qu’a été Cuba depuis bientôt un demi-siècle.

 La civilisation amérindienne originelle

La première occupation de Cuba par les populations amérindiennes remonte au IIe millénaire avant notre ère. Les informations dont nous disposons sur la civilisation amérindienne proviennent de récentes recherches réalisées sur des sites méso-indiens cubains tels que celui de Guayabo blanco, antérieur au Ier millénaire avant J.-C. Les premiers habitants de l’île, les Guanahatabeyes, venus des forêts des actuels Venezuela et Colombie, étaient principalement implantés dans sa partie occidentale. D’après Diego Velasquez, « ils vivaient comme des sauvages, sans maisons ni villes, ne mangeant que la nourriture qu’ils trouvaient dans les forêts ». On suppose que les Guanahatabeyes se sont réfugiés à l’ouest à l’arrivée des Taïnos et des Ciboneys, originaires du delta de l’Orénoque.

Les deux peuples amérindiens présents à Cuba à l’arrivée de Christophe Colomb en 1492 sont les Arawak et les Caraïbes. On ne connaît pas la répartition exacte des civilisations indiennes à Cuba à cette date. Les Grandes Antilles, auxquelles appartient Cuba, étaient le centre de la civilisation arawak, alors que les Indiens Caraïbes étaient principalement installés dans les Petites Antilles. L’extrémité occidentale de l’île abritait les Ciboneys, qui vivaient de la pêche et de la cueillette. Le reste de l’île était peuplé par le groupe arawak majoritaire des Taïnos, de pacifiques agriculteurs – le mot taïno signifie d’ailleurs « peuple bon et paisible ». Les Taïnos, que Colomb a décrits comme « les gens les mieux proportionnés qu’il y ait jamais eu », vivaient nus et se peignaient le visage et le corps de diverses couleurs. Hommes et femmes appréciaient bijoux et amulettes dont beaucoup revêtaient une signification religieuse. Ils portaient aussi des masques, peut-être réservés aux chefs, les caciques. Organisés selon un modèle politique élémentaire, les Taïnos étaient dirigés par une noblesse héréditaire à la tête de laquelle se trouvait un cacique entouré d’une véritable cour. Au sein de cette société très hiérarchisée, la noblesse était divisée en trois groupes. Venaient ensuite les prêtres, puis le peuple, et enfin la classe inférieure qui cultivait la terre. Les Taïnos vivaient dans des villages où ils occupaient des huttes que l’on trouve encore aujourd’hui dans les campagnes cubaines. La maison du cacique, toujours située sur la place centrale, servait probablement de temple pour le culte des différentes divinités ou zémis. Le dominicain Bartolomé de Las Casas nous apprend qu’« ils avaient de la nourriture en abondance » et que leur agriculture était très développée, ce qui ne fut pas sans étonner les Espagnols. Les Taïnos utilisaient la fumure animale et certainement l’irrigation. Ils cultivaient les racines de yucca, le coton, le tabac et le maïs. Ils étaient de surcroît d’habiles pêcheurs et chasseurs, capturant même lamantins, tortues et iguanes. Ils pratiquaient le commerce entre tribus, entre îles et même avec le Mexique auquel ils fournissaient des plumes de perroquet très appréciées sur le continent. Habiles artisans, ils excellaient dans le travail du bois.

La langue, la religion et la culture des Taïnos restent mystérieuses. Cependant, leur joie de vivre, leur goût du chant et de la danse ont été remarqués par tous les colons et sont confirmés par l’archéologie. On a longtemps dit que ces peuples indigènes avaient disparu dès la fin du XVIe siècle, mais des groupes isolés ont survécu au moins jusqu’au XIXe siècle, surtout dans les montagnes.